Après un certain âge, la vie continue
Après un certain âge, la vie continue
Je suis conscient de ma mortalité. Après un certain âge, cette certitude n’est plus abstraite. Elle accompagne les jours sans les alourdir. Elle rappelle simplement que le temps n’est plus extensible. Et c’est peut-être cela qui le rend plus dense, plus précieux, plus habité.
Chaque matin, pourtant, l’envie demeure. L’envie de découvrir, de comprendre, de tenter encore quelque chose de neuf. À cet âge, l’aventure ne se mesure ni en distance ni en exploits. Elle tient souvent à peu de chose. Une idée qui prend forme. Une question que l’on approfondit. Une conversation qui ouvre une perspective inattendue. Le désir n’a pas d’âge. Il naît de l’attention que l’on porte à ce qui nous entoure et à ce que l’on est devenu.
Après, l’âge n’est pas une barrière. Il devient un filtre. Il écarte le superflu et met en lumière l’essentiel. Il permet aussi de mesurer le chemin parcouru. Il y a la satisfaction d’une vie bien remplie, sans tapage, mais avec constance. La fierté tranquille de voir ses enfants grands, autonomes, en forme, engagés dans leur propre vie. Rien n’est parfait, mais l’essentiel est là. Et cela suffit souvent à donner du sens.
Lorsque l’on trouve une passion dans ce que l’on fait, le temps cesse d’être un adversaire. Il devient un compagnon exigeant mais loyal. La passion n’a pas besoin d’être visible. Elle s’ancre dans la durée, dans le plaisir d’apprendre encore, dans le goût des choses justes. Elle nourrit une paix intérieure qui ne dépend plus du regard des autres.
Le secret, s’il faut en nommer un, réside dans la curiosité. Dans l’apprentissage continu. Dans ce refus calme de laisser la peur du temps qui passe nous priver du plaisir de vivre. La peur referme. La curiosité ouvre. Elle maintient le lien avec le monde, même lorsque celui-ci change trop vite ou semble s’éloigner.
Après, les silences prennent plus de place. Ne plus toujours se sentir nécessaire. Voir la vie de ses enfants suivre son propre cours, parfois loin du nôtre. Habiter une maison plus calme. Faire semblant que tout va bien pour ne pas inquiéter. Regarder de vieilles photos, seul. Se sentir parfois oublié, et sourire quand même.
Ces réalités existent. Elles font partie de l’âge. Les nier serait une facilité. Mais elles ne résument pas une vie. Elles cohabitent avec autre chose, plus solide encore. La conscience d’avoir transmis. La liberté d’organiser ses journées. La capacité de savourer des joies simples. De rire, même brièvement. De se dire, sans emphase, que le chemin parcouru a du sens.
Après, chaque jour reste une chance. Une chance d’apprendre, d’inventer, de transmettre autrement. Une chance aussi d’éprouver de la gratitude pour ce qui a été construit, pour le chemin parcouru et pour ce qui demeure. Une chance de penser à ceux qui nous aiment en silence. Un simple appel peut illuminer une journée, tant que le lien demeure. En attendant, tant que la curiosité veille et que le désir tient debout, la vie continue, habitée, digne et ouverte.
