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La part fragile des saisons humaines

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  La part fragile des saisons humaines Les temps difficiles créent des hommes forts, les hommes forts créent des temps prospères, les temps prospères créent des hommes faibles, les hommes faibles créent des temps difficiles. Il y a des phrases qui traversent les siècles comme un constat silencieux. Les temps difficiles créent des hommes forts, dit-on. Et c’est vrai qu’au cœur des périodes rugueuses, l’être humain apprend à serrer les dents, à tenir debout malgré la crainte, à s’appuyer sur l’essentiel. La force n’est jamais un choix, mais une nécessité. Puis viennent les jours plus clairs. Les hommes solides construisent des temps prospères. Ils rebâtissent, transmettent, stabilisent. Ils savent ce que coûte une saison de tourmente et cherchent à en préserver les autres. Leur force devient discrète, presque ordinaire, mais elle soutient tout. Dans ces périodes apaisées, quelque chose se relâche. Les temps prospères créent des hommes faibles, non par faute morale, mais par s...

Je le découvre

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Je le découvre Trois ans à peine. Debout sur le chemin fendu, les petites mains le long du corps. Il ne sourit pas. Il fixe l’objectif comme on découvre le monde, sans détour. Dans ses yeux noisette, une curiosité instinctive, presque grave. Je le regarde longtemps. Je cherche un signe, un geste qui m’annoncerait. Il ne sait rien encore de ce que je suis devenu. Et moi, je le découvre comme j’ai découvert mes enfants, avec cette surprise tendre devant un être qui m’est familier et pourtant inconnu.

Cette année-là

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Cette année-là C’était il y a longtemps déjà. J’avais vingt et un ans, militaire à Pforzheim, et le monde battait plus large autour de moi. Je marchais seul dans cette ville étrangère, avec une assurance neuve qui tremblait encore. Un pas en avant. Un pas retenu. Je découvrais des rues humides, des chambres de passage, des voix qui s’attardaient après les adieux. Il y avait des regards tenus trop longtemps, des doigts qui frôlaient les miens, des silences pleins comme une respiration suspendue. Le soir, avec les autres, nous retrouvions notre pizzeria, lumière jaune, tables serrées, odeur de pâte chaude et de bière. Nous riions fort, épaule contre épaule, pour oublier la caserne et l’aube disciplinée. La liberté m’enivrait parfois. Mais au matin, dans la lumière pâle, quelque chose se retirait. Une odeur de terre humide après la pluie. Le vent large sur les champs ouverts. La lumière basse qui étire les ombres en fin de journée. Quelque chose de là-bas. De chez moi. Cela me traversait ...

Vivre sans filet

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Vivre sans filet Il fut un temps où perdre son travail revenait à perdre l’équilibre tout entier. Aucune allocation, aucun versement pour amortir le mois. Seulement le vide, puis la nécessité immédiate de trouver de quoi tenir. Dans les villages, nul ne disparaissait vraiment. L’homme sans ouvrage était vu. On savait. On observait. La commune proposait parfois quelques journées : curer un fossé, réparer un chemin, fendre le bois communal, dégager la neige devant l’église ou le cimetière. Rien qui ressemble à un emploi. Juste de quoi franchir la semaine. La paie tenait en quelques pièces, parfois complétées par un sac de pommes de terre, une miche de pain, quelques bûches. On maintenait le foyer à flot. On ne parlait pas de sécurité, seulement de continuité. La précarité venait vite. Sans revenu stable, sans protection, on dépendait des proches, d’un voisin, d’une quête dominicale. La solidarité existait, mais elle n’effaçait pas l’exigence. Celui qui pouvait travailler devait le montre...