Ce que le silence m’a donné

Ce que le silence m’a donné

Enfance, manque, retenue

Je suis né dans un monde où l’on parlait peu. Ce silence n’était ni hostile ni pesant. Il faisait partie de l’air que l’on respirait. On ne le questionnait pas. Il allait de soi, comme le travail du matin ou la fatigue du soir. Les mots existaient, bien sûr, mais ils n’étaient pas là pour expliquer ou rassurer. Ils servaient à dire l’essentiel, rarement plus.

Dans cette retenue, j’ai grandi sans me sentir privé. Le manque ne se disait pas. Il s’acceptait. Il n’était pas vécu comme une injustice, mais comme une condition. On faisait avec. On ne s’attardait pas sur ce qui n’était pas là. On avançait. J’ai appris très tôt que se plaindre ne changeait rien, et que l’énergie devait être gardée pour ce qui comptait vraiment.

L’enfance, dans ce cadre, n’était pas un refuge. Elle était un apprentissage. On observait les adultes. On imitait leurs gestes. On comprenait en regardant. Personne ne s’asseyait pour expliquer le monde. Le monde se montrait de lui-même, dans les habitudes, les horaires, les silences partagés autour de la table.

Je me souviens de ces repas pris sans commentaire inutile. On mangeait. On ne discutait pas du menu. On ne demandait pas si cela plaisait. Ce qui était servi était ce qu’il y avait. Et cela suffisait. J’ai appris la valeur de ce qui est là, sans le comparer à ce qui pourrait être ailleurs.

Très tôt, j’ai compris qu’il fallait se tenir. Pas au sens moral, mais presque physique. Tenir sa place, tenir son regard, tenir ses gestes. Ne pas s’effondrer pour un rien. Ne pas attendre que l’on vous prenne par la main. Cette tenue n’était pas imposée. Elle se transmettait sans parole.

Ce qui n’a pas été dit, mais transmis

Le silence m’a appris à écouter autrement. Quand les mots sont rares, on devient attentif aux détails. Un regard plus long que d’habitude. Une porte que l’on ferme plus doucement. Un geste répété chaque jour, sans variation. Tout cela parlait. J’ai compris bien plus tard que ce langage discret était une forme de transmission.

Il y avait peu de démonstrations. Peu de caresses verbales. Peu d’encouragements formulés. Cela ne signifiait pas l’absence d’affection. Simplement, elle ne s’exprimait pas comme aujourd’hui. Elle se manifestait par la constance. Par la présence. Par le fait d’être là, chaque jour, sans défaillance.

Enfant, j’ai parfois cherché des signes plus visibles. J’aurais voulu entendre certaines phrases. J’aurais voulu qu’on me dise que c’était bien, que j’avançais dans le bon sens. Mais ces mots-là ne faisaient pas partie du paysage. Ils n’étaient pas refusés. Ils n’étaient simplement pas utilisés.

Avec le temps, j’ai compris que ce silence n’était pas un vide. Il était plein d’exigence. Il disait : fais ton chemin. Ne t’appuie pas trop. Avance par toi-même. Ce message n’était jamais formulé, mais il était constant. Et il a fini par s’inscrire en moi.

Ce que je n’ai pas reçu en paroles, je l’ai reçu en structure. Une manière d’être au monde, droite, sans débordement. Une façon de ne pas se disperser. De ne pas trop attendre des autres. Cela forge une autonomie particulière, parfois rude, mais solide.

Le silence m’a aussi appris la patience. Quand rien n’est commenté, on ne s’agite pas inutilement. On attend que les choses prennent forme. On apprend que tout ne vient pas immédiatement. Que certains résultats demandent du temps. Cette patience-là ne s’apprend pas dans les discours. Elle s’installe dans la durée.

Il y avait aussi une économie des émotions. On ne parlait pas de ce que l’on ressentait. On vivait avec. La tristesse, la fatigue, les inquiétudes ne faisaient pas l’objet de discussions. Elles existaient, mais restaient à leur place. Cela m’a appris à ne pas me laisser envahir. À contenir. À différer.

Longtemps, j’ai cru que cette retenue était universelle. Ce n’est que plus tard, en rencontrant d’autres milieux, d’autres manières d’être, que j’ai compris qu’elle relevait d’une culture. D’une façon particulière de traverser la vie.

Ce silence m’a donné un rapport singulier au travail. On ne parlait pas de vocation. On parlait de ce qu’il fallait faire. Le travail n’était pas une promesse d’épanouissement. Il était une nécessité. Et, par là même, une dignité.

Avec le recul, je mesure ce que ce silence m’a donné. Il m’a rendu attentif. Autonome. Capable d’endurer sans me plaindre. Il m’a parfois rendu maladroit avec les mots, mais solide dans les actes.

Je n’idéalise pas cette enfance. Elle a eu ses manques, ses angles morts. Mais elle m’a transmis une posture. Une façon d’avancer sans bruit, de tenir sans éclat. Une fidélité à ce qui est juste, plus qu’à ce qui se dit.

Ce que le silence m’a donné n’est pas spectaculaire. Ce n’est pas un récit. C’est une tenue intérieure. Et elle m’accompagne encore.


Biographie et Généalogie