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La part fragile des saisons humaines

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  La part fragile des saisons humaines Les temps difficiles créent des hommes forts, les hommes forts créent des temps prospères, les temps prospères créent des hommes faibles, les hommes faibles créent des temps difficiles. Il y a des phrases qui traversent les siècles comme un constat silencieux. Les temps difficiles créent des hommes forts, dit-on. Et c’est vrai qu’au cœur des périodes rugueuses, l’être humain apprend à serrer les dents, à tenir debout malgré la crainte, à s’appuyer sur l’essentiel. La force n’est jamais un choix, mais une nécessité. Puis viennent les jours plus clairs. Les hommes solides construisent des temps prospères. Ils rebâtissent, transmettent, stabilisent. Ils savent ce que coûte une saison de tourmente et cherchent à en préserver les autres. Leur force devient discrète, presque ordinaire, mais elle soutient tout. Dans ces périodes apaisées, quelque chose se relâche. Les temps prospères créent des hommes faibles, non par faute morale, mais par s...

Ce qui reste des hommes

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Ce qui reste des hommes Ils étaient venus avec leur métier au corps, des gestes appris dans l’atelier, la ferme, la rue. On leur a donné un numéro, puis un morceau de terre à garder. Au début ils parlent encore d’avant. Des repas, d’une saison, d’un visage. Puis les phrases raccourcissent jusqu’à tenir dans un regard. On ne pense plus au courage. On pense à tenir droit, à bouger quand l’autre bouge, à rester là quand tout pousse à partir. Le temps ne passe plus. Il s’empile. Chaque heure ajoute du poids et personne ne sait ce qu’il en fera après. Certains restent sous la pluie lourde. D’autres repartent sans bruit, avec un sol accroché au dedans, une vigilance qui ne s’éteint pas. La bataille s’arrête un jour. Ce qui reste des hommes, c’est ce qu’ils portent ensuite dans les années redevenues calmes.

La musique après le bal

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  La musique après le bal La salle se vidait sans bruit. Les chaises reprenaient leur place, comme si rien n’avait eu lieu. Je restais encore, non pour attendre, mais pour comprendre ce qui venait de passer. Nous avions tourné longtemps dans un cercle simple, fait de gestes répétés, de regards qui n’avaient pas besoin de mots. Rien d’éclatant. Seulement l’accord discret de deux pas qui s’ajustent. Puis un jour le rythme s’est décalé. À peine. Assez pour que la main cherche l’autre et ne la trouve plus. Tu n’as pas rompu violemment. Tu t’es retiré comme se retire une musique quand la fête s’achève. Depuis, il me reste ce mouvement appris, ce balancement intérieur que je poursuis seul. On croit perdre quelqu’un. On garde surtout la trace de ce que l’on a été en marchant à deux. La salle est désormais silencieuse. Mais parfois, sans raison, je sens encore la cadence revenir. Alors je continue, non pour retenir hier, mais parce qu’une danse vécue ne s’efface jamais tout à fait.

Je le découvre

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Je le découvre Trois ans à peine. Debout sur le chemin fendu, les petites mains le long du corps. Il ne sourit pas. Il fixe l’objectif comme on découvre le monde, sans détour. Dans ses yeux noisette, une curiosité instinctive, presque grave. Je le regarde longtemps. Je cherche un signe, un geste qui m’annoncerait. Il ne sait rien encore de ce que je suis devenu. Et moi, je le découvre comme j’ai découvert mes enfants, avec cette surprise tendre devant un être qui m’est familier et pourtant inconnu.