Réussir sans se trouver
Réussir sans se trouver
Le vide derrière la réussite
Dans les lumières blanches des magasins ouverts trop tôt,
j’ai appris à marcher vite avant même de savoir où aller.
Les rideaux métalliques montaient dans le froid du matin,
l’odeur du carton humide restait sur mes vêtements,
et déjà je regardais plus loin que la journée qui commençait.
Je croyais que réussir suffisait.
Un poste après l’autre,
des villes traversées,
des réunions fermées derrière des vitres épaisses,
des chiffres alignés comme des preuves silencieuses.
Je décidais vite.
Je faisais tenir ce qui vacillait.
Les autres avançaient derrière mes réponses courtes
pendant que je continuais déjà ailleurs.
Puis il y eut une maison,
une lumière basse dans une cuisine en fin de soirée,
une tasse laissée près de l’évier,
des enfants qui riaient dans une pièce voisine,
et une femme qui savait remettre doucement les choses à leur place
sans jamais hausser la voix.
Je rentrais tard.
Je croyais être là.
Mais une partie de moi restait souvent dans les dossiers ouverts,
dans les appels qui débordaient sur les repas,
dans les décisions du lendemain déjà installées dans ma tête.
Un jour, mon fils a dessiné une maison.
Il avait tracé mes bras plus grands que les autres.
« Parce que tu portes tout », a-t-il dit.
Alors j’ai regardé le papier plus longtemps que prévu,
comme si quelque chose cherchait enfin à me rejoindre.
Le temps a continué.
Les magasins, les départs, les recommencements.
Les réussites qui tiennent debout devant les autres
et ce vide discret qu’on transporte sans le montrer.
J’ai tenu longtemps ainsi,
avec cette fatigue silencieuse
qui ne casse rien d’un coup
mais déplace lentement l’intérieur des jours.
Aujourd’hui, le soir revient plus calmement dans la maison.
Le bruit des réunions s’est éloigné.
Il reste une lampe allumée,
un cahier ouvert,
le silence entre deux phrases.
Et moi,
assis devant la page,
j’essaie enfin de regarder ce qui était là
pendant que je passais ma vie à avancer.
