Le passage
La chaleur me tombe dessus dès que je sors. Pour aller jusqu’à la boîte aux lettres, je marche sans me presser. Le pas reste court, régulier. Depuis mars, je me méfie. Le corps a gardé mémoire, et je l’écoute.
Dans la rue, les maisons montent une à une. Là où le regard se posait autrefois sans surprise, des lignes nouvelles prennent place. Le quartier se transforme sans bruit. Je passe au milieu, sans chercher à retenir ce qui disparaît, ni à juger ce qui vient.
Avant de rentrer, je la croise. Elle arrive en face, d’un pas rapide, tenu. Une femme d’une soixantaine d’années, peut-être. Le regard droit, les bras souples, le mouvement précis. Elle ne ralentit pas.
Je l’ai déjà vue, plusieurs fois. Toujours sur ce même rythme. Rien d’ostensible, rien qui s’annonce. Juste cette régularité, presque silencieuse. Je me décale légèrement pour la laisser passer. Nos regards se croisent à peine. Elle continue.
Je la suis un instant des yeux. Elle s’éloigne sans se retourner. Je ne sais rien d’elle. Mais dans sa manière d’avancer, il y a quelque chose que je reconnais. Une attention semblable, une façon de ne pas laisser le corps décider seul.
Je reprends ma marche. Plus lentement. Différemment.
La chaleur est toujours là, mais elle ne pèse plus autant. Le souffle tient, le rythme aussi. Je poursuis jusqu’au bout du tour, puis je reviens.
À l’intérieur, le calme se referme doucement. Le courrier posé, je m’assieds au bureau. Une musique légère accompagne la pièce. Rien ne presse. Les mains se posent sur le clavier.
Les mots arrivent comme ils peuvent. D’abord hésitants, puis plus sûrs. Le clavier répond, discret, régulier. La marche s’est arrêtée dehors, mais quelque chose continue ici. Les phrases prennent le relais, une à une, et avancent à leur tour.
Je ne suis pas seul à faire attention.
