Vivre sans filet

Vivre sans filet

Il fut un temps où perdre son travail revenait à perdre l’équilibre tout entier.
Aucune allocation, aucun versement pour amortir le mois. Seulement le vide, puis la nécessité immédiate de trouver de quoi tenir.

Dans les villages, nul ne disparaissait vraiment. L’homme sans ouvrage était vu. On savait. On observait. La commune proposait parfois quelques journées : curer un fossé, réparer un chemin, fendre le bois communal, dégager la neige devant l’église ou le cimetière. Rien qui ressemble à un emploi. Juste de quoi franchir la semaine. La paie tenait en quelques pièces, parfois complétées par un sac de pommes de terre, une miche de pain, quelques bûches. On maintenait le foyer à flot. On ne parlait pas de sécurité, seulement de continuité.

La précarité venait vite. Sans revenu stable, sans protection, on dépendait des proches, d’un voisin, d’une quête dominicale. La solidarité existait, mais elle n’effaçait pas l’exigence. Celui qui pouvait travailler devait le montrer. L’effort se voyait, se commentait. L’aide n’allait pas sans contrepartie morale. Il fallait prouver qu’on cherchait, qu’on persistait.

La table révélait l’essentiel. Le pain, dense, nourrissait d’abord. Une soupe claire, des légumes du jardin, des pommes de terre complétaient. La viande restait rare, réservée aux jours marqués. Les hivers longs, les récoltes faibles rendaient les soupes populaires nécessaires. On s’y rendait sans éclat, sans plainte non plus.

Les vêtements portaient la trace du temps. Peu de pièces, usées jusqu’au fil. On raccommodait, on retournait les étoffes, on transmettait d’un aîné à l’autre. Les chaussures étaient entretenues comme un bien durable. L’apparence parlait avant les mots.

Aujourd’hui, le chômage demeure une épreuve. Mais des dispositifs existent, des aides, des associations. La pauvreté se voit moins immédiatement. Les difficultés persistent, pourtant le sol ne se dérobe plus de la même manière.

Il ne s’agit ni de regretter ni d’adoucir ce qui fut. Être sans travail, autrefois, signifiait avancer sans filet, dans une tension constante où la dignité reposait sur des gestes simples : accepter une tâche, réparer un vêtement, partager le pain. La solidarité soutenait, à condition que chacun prenne sa part.

Rien n’était garanti.
Rien n’était confortable.

Et dans cette austérité, une règle demeurait : tenir, faire ce qui dépend de soi, continuer. Peut-être est-ce là que se jouait l’essentiel.