Tenir le fil
Tenir le fil
Je suis parti tôt,
sans bruit, sans détour.
Pas pour fuir,
mais parce qu’il fallait avancer.
J’avais cette envie tenace,
celle d’aller plus loin.
Je ne cherchais pas l’éclat,
encore moins l’admiration.
Je voulais être juste,
à ma place,
dans l’alignement discret
de ceux qui m’avaient précédé.
J’ai cru longtemps
que le travail suffisait,
que l’effort parlait pour soi,
que la constance ouvrait les portes.
Alors j’ai fait,
jour après jour,
sans lever la voix.
Je me voyais déjà arrivé,
non pas au sommet,
mais à l’équilibre.
Cet endroit rare
où l’on peut se dire
que l’on n’a pas trahi le fil.
La route a démenti parfois
ce dessin intérieur.
Il y eut les détours,
les attentes longues,
les réussites sans témoin,
les silences en retour.
J’ai vu d’autres passer plus vite,
plus légers,
moins chargés d’histoire.
Je n’ai pas changé d’allure.
Je savais ce que je portais.
J’ai gardé le même pas,
le même costume intérieur,
usé par le temps
mais jamais abandonné.
Un habit de durée,
taillé pour tenir.
Avec les années,
les ambitions se sont tues.
Il est resté l’essentiel :
ce qui tient encore,
ce qui a été construit,
ce qui se transmet sans mot.
Je ne me projette plus en avant
comme on lançait autrefois
des plans, des élans, des promesses.
Le temps a resserré le cadre.
Il ne reste plus à conquérir,
mais à habiter pleinement.
Je suis là,
dans ce présent tendu,
au point exact où le fil ne tremble plus.
Debout,
non par orgueil,
mais par fidélité à ce qui m’a porté.
Je ne regarde pas en arrière
avec regret,
ni devant moi avec attente.
J’accueille ce qui est,
ce qui tient encore,
ce qui a traversé sans rompre.
Ce que je n’ai pas reçu
dans la lumière facile,
je l’ai gagné dans la durée.
À force de constance,
de silences assumés,
de pas répétés.
Ce que je n’ai pas su dire,
je l’ai inscrit dans les actes.
Dans la persévérance,
dans les choix tenus,
dans ce qui demeure
quand les mots se taisent.
Il n’y a plus de revendication.
Plus de compte à rendre.
Seulement cette certitude calme :
j’ai tenu le fil,
je l’ai transmis,
sans le rompre.
Et cela,
désormais,
suffit.