Tenir la culture, malgré l’air du temps
Tenir la culture, malgré l’air du temps
Je repense à la table de mon enfance. Le bois portait les traces des années. Mon père parlait peu, mais chaque mot avait son poids. Un livre restait ouvert près de l’assiette, parfois un journal plié en quatre. On ne discutait pas pour remplir le silence. On cherchait à comprendre.
Ce n’était pas spectaculaire. C’était exigeant.
L’école, alors, prolongeait cette rigueur. On apprenait à lire sans hésiter, à écrire sans approximation, à compter sans détour. Les maîtres ne cherchaient pas à séduire. Ils formaient. Certains étaient sévères. Aucun n’était indifférent. On savait que l’effort ouvrait une porte.
Aujourd’hui, ce qui m’inquiète n’est pas un changement de visage. Les époques passent. Ce qui m’inquiète, c’est l’effacement progressif de l’exigence. On parle d’égalité en nivelant. On parle de liberté en abaissant les repères. On confond bienveillance et renoncement.
Je ne crois pas qu’un peuple tienne par la masse indistincte. Il tient par ceux qui portent plus loin que leur intérêt immédiat. Par ceux qui lisent, qui travaillent, qui assument de savoir davantage pour servir davantage. Une société qui se défie de toute élite se prive de sa capacité à penser. Une élite qui oublie d’où elle vient cesse d’être légitime.
La transmission ne se décrète pas. Elle se pratique. Elle se joue dans la manière de corriger une faute sans humilier, dans l’habitude de finir ce que l’on commence, dans la patience de reprendre un texte jusqu’à ce qu’il soit juste. Elle se joue aussi dans le courage de dire non à l’irresponsabilité, même lorsqu’elle se pare de modernité.
Je vois parfois des enfants saturés d’images et pauvres en mots. Je vois des adultes prompts à accuser mais lents à se remettre en cause. Ce glissement ne fait pas de bruit. Il use. Il fragilise.
Ce que je redoute n’est pas une substitution visible. C’est une dilution silencieuse. L’oubli des œuvres, le relâchement de la langue, la fatigue de transmettre.
Alors je reviens à l’essentiel. Lire. Écrire. Exiger de moi davantage que ce que l’époque réclame. Montrer, par mes actes, que la culture n’est pas un décor mais une discipline.
Je ne sais pas ce que deviendra le monde que nous laissons. Mais je sais que rien ne tient sans effort, sans transmission, sans cette part d’excellence qui élève sans écraser.
Tenir la culture, pour moi, ce n’est pas défendre un privilège. C’est assumer une responsabilité. Et continuer, malgré le vent contraire, à transmettre ce qui m’a construit.
