L’espace entre les lignes

 

L’espace entre les lignes

On ouvre un livre comme on s’avance vers quelqu’un.
Avant même de comprendre, on attend déjà. Une disponibilité se crée, faite d’élan et d’inquiétude mêlés. Rien n’est prouvé, mais quelque chose promet.

La lecture commence là : dans cette confiance sans garantie.

Les premières phrases ne racontent pas encore. Elles installent une présence. Le rythme s’accorde ou résiste, la voix porte ou reste extérieure. Quand l’accord survient, il ne fait pas de bruit. On cesse de juger. On écoute. La page devient un lieu plutôt qu’un objet.

Alors l’histoire peut rester simple, presque pauvre.
Ce n’est pas elle qui retient, mais l’espace qu’elle ouvre.

Entre les mots circule ce qui n’est pas écrit. Une hésitation dans un dialogue, un geste interrompu, un détail inutile en apparence. Le texte avance, mais le lecteur demeure à cet endroit suspendu où tout pourrait être dit sans l’être. C’est là que la lecture devient personnelle. Elle n’ajoute pas une vie imaginaire à la nôtre, elle révèle ce qui en nous attendait une forme.

On lit pour rencontrer ce silence.

Certaines phrases ne livrent aucune idée. Elles apaisent simplement l’effort de comprendre. Le temps ralentit, l’attention cesse de chercher un but. On habite la durée nue, sans impatience. Le corps reste immobile mais l’esprit trouve sa place, comme si une tension ancienne acceptait enfin de se déposer.

Ce repos n’est pas l’oubli.
C’est un accord.

Le livre n’endort pas, il rassemble. Il permet pour un moment de tenir dans une seule présence, sans dispersion. La parole n’explique plus, elle soutient. On n’attend plus la suite, on demeure dans ce qui est là.

Quand la page se ferme, rien n’est conclu.
Pourtant quelque chose persiste : une manière plus calme d’être au monde, née d’une phrase qui n’a rien affirmé mais a su laisser place.

C’est peut-être cela lire :
reconnaître dans des mots étrangers l’abri exact que l’on cherchait sans le savoir.