Cette année-là
Cette année-là
C’était il y a longtemps déjà.
J’avais vingt et un ans,
militaire à Pforzheim,
et le monde battait plus large autour de moi.
Je marchais seul
dans cette ville étrangère,
avec une assurance neuve
qui tremblait encore.
Un pas en avant.
Un pas retenu.
Je découvrais des rues humides,
des chambres de passage,
des voix qui s’attardaient
après les adieux.
Il y avait des regards tenus trop longtemps,
des doigts qui frôlaient les miens,
des silences pleins
comme une respiration suspendue.
Le soir, avec les autres,
nous retrouvions notre pizzeria,
lumière jaune, tables serrées,
odeur de pâte chaude et de bière.
Nous riions fort,
épaule contre épaule,
pour oublier la caserne
et l’aube disciplinée.
La liberté m’enivrait parfois.
Mais au matin,
dans la lumière pâle,
quelque chose se retirait.
Une odeur de terre humide après la pluie.
Le vent large sur les champs ouverts.
La lumière basse qui étire les ombres
en fin de journée.
Quelque chose de là-bas.
De chez moi.
Cela me traversait
comme une musique lente.
Alors, derrière chaque éclat,
je cherchais davantage,
un battement plus profond
que le simple désir.
Je pouvais me disperser,
me laisser entraîner
par le rythme facile
des rencontres.
Mais en moi
quelque chose résistait,
comme un pas suspendu
dans une danse trop rapide.
Aimer sans fuite.
Aimer sans calcul.
Et parfois,
en quittant la pizzeria,
dans la nuit froide de Pforzheim,
je ralentissais.
Je sentais déjà
une présence à venir.
Une main inconnue
qui chercherait la mienne.
Je ne savais ni son visage
ni sa voix.
Je savais seulement
qu’elle ne passerait pas.
C’était il y a longtemps déjà.
Et pourtant,
sans le savoir,
j’apprenais déjà
le pas enlacé
qui me mènerait vers elle.
