Ce que j’aurais voulu transmettre
Il m’est arrivé de penser que j’aurais aimé enseigner.
Non pas une matière, ni un programme, mais une manière d’habiter les jours.
J’aurais parlé de ce qui ne figure dans aucun manuel.
De ces gestes simples qui soutiennent une existence sans bruit.
Entretenir un lien, par exemple, non par habitude mais par attention.
Un amour ne s’use pas de durer ; il s’efface lorsqu’on cesse d’y veiller. Il tient à peu de choses : une parole retenue, un regard maintenu, un silence respecté.
J’aurais insisté sur cette liberté plus exigeante que les autres : celle d’être soi, sans théâtre, sans justification permanente. Elle ne fait pas de bruit. Elle oblige à se connaître, à se tenir droit sans écraser. Elle demande de renoncer aux rôles commodes et aux appartenances rassurantes lorsque celles-ci étouffent.
J’aurais appris à ralentir.
À lever les yeux d’un écran pour suivre le déplacement lent d’un nuage. À observer un oiseau qui traverse le ciel sans autre intention que sa trajectoire. À prêter attention à l’infime : une lumière d’hiver sur un mur, l’odeur d’une terre après la pluie, le froissement d’une page qu’on tourne. Ce sont des choses modestes, mais elles donnent au temps une densité que rien d’autre n’offre.
J’aurais parlé du respect.
Celui qu’on se doit à soi-même avant de l’exiger des autres. Se respecter, c’est refuser ce qui diminue, même lorsque cela flatte. C’est accepter aussi ses failles sans les transformer en excuse. Se définir ne consiste pas à s’enfermer, mais à savoir d’où l’on parle et ce que l’on accepte de porter.
Je leur aurais appris à se méfier des certitudes trop rapides. Les rumeurs, les jugements, les idées prêtes à l’emploi circulent plus vite que la réflexion. Elles soulagent de penser. Résister à cela demande un effort, une forme de solitude parfois. Mais c’est le prix d’une parole juste.
Et puis, je les aurais invités à interroger leurs propres convictions lorsque celles-ci deviennent rigides. Non pour douter de tout, mais pour laisser une place à l’imprévu. La vie ne se laisse pas enfermer dans nos cadres. Elle déplace, elle corrige, elle surprend. Savoir accueillir ces déplacements, sans se renier, est une force discrète.
Je n’ai pas été professeur.
Mais il m’arrive, dans les conversations ordinaires, de glisser ces fragments d’expérience. Ils ne valent pas comme leçons. Ce sont des repères, nés de l’effort, des erreurs, des recommencements.
Le reste appartient à chacun.
On ne transmet pas une vie. On ouvre seulement un chemin.