Après le départ
Après le départ
Il y a ce moment où la pièce se vide sans bruit.
Rien ne tombe, rien ne casse. Pourtant tout change.
Je reste là, debout, avec les heures devant moi.
Elles s’étirent, pleines et inutiles à la fois.
Le matin revient comme il revient toujours, fidèle, précis.
Le café fume. La lumière traverse la baie.
Et je me demande à quoi sert cette régularité quand l’essentiel s’est déplacé.
On croit que le monde va s’arrêter.
Il continue.
Les voitures passent, les gens parlent, les rendez-vous s’enchaînent.
Tout fonctionne.
C’est moi qui dois apprendre à fonctionner autrement.
Je regarde les maisons que je connais par cœur.
Elles n’ont pas changé.
C’est mon regard qui a changé.
Chaque façade semble plus lisse, chaque pas plus sonore.
Je marche pourtant, parce qu’il faut marcher.
Un pied devant l’autre.
Comme on a toujours fait quand il fallait tenir.
Il reste la terre entière, dit-on.
Le travail, les habitudes, les responsabilités.
Les visages connus qui essaient de distraire.
Je les écoute. Je réponds.
Je souris parfois.
Mais au fond, je mesure l’espace laissé vacant.
Il ne crie pas.
Il pèse.
Alors que faire de ces nuits trop longues ?
Que faire de ce cœur qui cogne sans interlocuteur ?
On pourrait s’abandonner.
Se laisser glisser vers une forme de néant confortable.
Ne plus rien attendre.
Mais je sais que ce n’est pas ma voie.
Je choisis autre chose.
Rester debout.
Ne pas brûler ce qui reste par dépit.
Ne pas rire pour masquer.
Regarder en face ce qui manque, sans le dramatiser.
La vie n’est pas devenue plus petite.
Elle est devenue plus exigeante.
Il faudra réapprendre les gestes simples.
Habiter les matins sans chercher à les comparer aux anciens.
Accepter que certaines rues ne mènent plus au même endroit.
Continuer malgré tout.
Un jour, dans le miroir, je verrai les traces de ce passage.
Elles ne seront ni glorieuses ni honteuses.
Elles diront seulement que j’ai traversé.
Il n’y aura peut-être pas de fleurs au moment de l’adieu.
Mais il restera quelque chose de plus solide :
la preuve silencieuse que l’on peut perdre sans se perdre soi-même.
Et maintenant ?
Je vais vivre.