Tenir la vigne, tenir le temps - Ancy-sur-Moselle au XVIIᵉ siècle
George le Jeune Carton (1635-1694)
Tenir la vigne, tenir le temps - Ancy-sur-Moselle au XVIIᵉ siècle
George le Jeune Carton naît le 28 octobre 1635 à Ancy-sur-Moselle, au cœur d’une Lorraine meurtrie. La guerre de Trente Ans ravage encore la région. Les armées ont passé, les villages ont brûlé, les vignes ont été piétinées. Il vient au monde dans un pays épuisé, où survivre relève déjà d’un acte de volonté. Son père, Georges Carton, vigneron comme lui, meurt l’année même de sa naissance. Sa mère, surnommée la Ravaillouse, disparaît peu après. George grandit très tôt dans un monde où rien n’est acquis.
À Ancy, la vigne n’est pas un décor : elle est la condition même de l’existence. Les coteaux de Moselle portent les traces des abandons et des reprises. Certaines parcelles sont retournées à la friche, d’autres lentement relevées. Après 1648, la paix revient officiellement, mais la reconstruction est lente, fragile. Les hommes doivent tout refaire, souvent avec peu de bras, peu de moyens, mais une connaissance intacte de la terre.
George reprend sa place dans cette continuité silencieuse. Il est vigneron, propriétaire modeste, mais enraciné. Ses gestes s’inscrivent dans une tradition transmise sans mots : tailler juste, patienter, accepter les années maigres, préparer les suivantes. La vigne impose son rythme, plus lent que celui des hommes, mais plus sûr.
Vers 1660-1661, il épouse Marguerite Lavraüe. Cette union dépasse le cadre familial. Elle relie deux lignées anciennes de vignerons solidement implantées à Ancy-sur-Moselle. Les Lavraüe forment une parentèle dense, étendue, mêlée aux Mangin, Guepratte, Servande, Dudot, Aubriot, Guignon. Par ce mariage, George s’insère dans un réseau d’alliances qui structure la vie du village. La survie ne repose pas seulement sur la terre, mais sur les liens.
Le couple s’établit durablement. Onze enfants naissent entre 1660 et 1679. Tous ne survivent pas. Deux meurent en bas âge, un est mort-né. Mais plusieurs atteignent l’âge adulte, fait notable dans un siècle encore durement frappé par les maladies. Les naissances s’échelonnent au fil des vendanges, comme si la vigne et la famille répondaient au même calendrier.
Les années 1660 sont lourdes. La peste frappe la région en 1665. À Ancy, la mort circule à bas bruit. Les familles se replient, les charrettes passent, les silences s’installent. George et Marguerite traversent cette épreuve sans éclat, sans trace écrite autre que leur survie. La vigne, elle, ne s’interrompt pas. Il faut continuer à l’entretenir, même lorsque l’avenir paraît suspendu.
George transmet à ses fils plus qu’un métier. Il leur apprend à lire le ciel, à connaître la terre, à supporter les contraintes : les gelées tardives, les récoltes incertaines, les taxes pesantes du règne de Louis XIV. La vigne nourrit, mais elle oblige. Elle forge des hommes sobres, attentifs, patients. Raymond, Gérardin, Nicolas et les autres poursuivront cette voie, chacun à sa manière, consolidant la présence des Carton sur les coteaux de Moselle.
Marguerite, elle, survivra longtemps. Elle meurt en 1713, à quatre-vingts ans, ayant vu grandir enfants, petits-enfants, parfois arrière-petits-enfants. Elle incarne la continuité dans sa forme la plus simple : durer, maintenir, relier.
George le Jeune Carton s’éteint le 25 juin 1694, à cinquante-neuf ans. Il ne laisse ni titre, ni fortune notable, ni trace spectaculaire. Il laisse des vignes tenues, des enfants établis, un nom inscrit dans les registres paroissiaux et dans la mémoire locale. Sa vie résume celle de nombreux vignerons lorrains du XVIIᵉ siècle : une existence traversée par la guerre, les épidémies, la pression fiscale, mais tenue droite par le travail et les alliances.
Son héritage n’est pas héroïque. Il est plus discret, plus solide. Il est fait de parcelles transmises, de gestes répétés, de familles soudées. À Ancy-sur-Moselle, la vigne continue de s’accrocher aux coteaux. Dans cette persistance, il reste quelque chose de George le Jeune Carton : une manière de tenir la terre pour tenir le temps.